La escopeta
Paysage au volcan qui fume, au loin. J'ai aussi une photo d'un volcan qui fume de près, je vous la montrerai une autre fois...
C'est vrai, je suis sous les tropiques! Des bananes mûrissent accrochées au plafond de la terrasse qui jouxte la salle à manger. Elles sont prêtes à consommer, alors j'en mange une de temps à autres, avant qu'on ne les jette comme nous avons jeté les oranges et les mandarines et les mangues trop mûres pour les remplacer par d'autres fraîchement cueillies sur la propriété ou ailleurs. Nous avons dû en jeter ainsi au moins une dizaine de kilos depuis que je suis installé ici. Cette abondance tranche avec la pauvreté de ce pays de contrastes; ce n'est d'ailleurs pas le seul paradoxe qui frappe le néophyte.
Plusieurs d'entre vous m'ont vu partir avec inquiétude vers ces contrées agitées par une violence épisodique; les mémoires restent marquées par les épisodes de répression et de résistance armée qui émaillent l'histoire de L'Amérique latine et en particulier du Nicaragua. Nous conservons ainsi l'image durable de pays où les enfants apprennent à utiliser la Kalachnikov juste avant d'apprendre à marcher.... Je suis en train de procéder aux vérifications d'usage avant de me prononcer définitivement sur la véracité de cette image. Le pays a connu une guerre très dure qui a duré une dizaine d'années de 79 à 90, à peu près. La prise de pouvoir par les sandinistes n'a pas été acceptée par les États-Unis qui ont financé un mouvement armé (La Contra) pour abattre le régime de Daniel Ortega. Ils ont réussi à faire de ce pays un des trois plus pauvres du continent en plus de faire plus de 50000 victimes. Les USA ont été condamnés par la cour internationale de justice et par l'assemblée générale de l'ONU à verser des réparations de 17 milliards de dollars. Bien sûr, ils refusent de les verser, les morts sont toujours morts, et les vivants sont toujours pauvres. Notez que bien que pauvres, ils viennent quand même de réélire Daniel Ortega, ce qui constitue une autre façon de dire qu'on peut être pauvre et envoyer les USA se faire cuire un oeuf... Le peuple du Nicaragua est un peuple pauvre ET fier.
Je vis ici dans un quartier aisé, dans la périphérie de la capitale; quelques ambassades, mais surtout des propriétés privées appartenant à la moyenne bourgeoisie commerçante. La plupart de ces résidences sont entourées de hauts murs et sont gardées la nuit. Nous avons fait comme les voisins; nous avons aussi engagé un gardien par sympathie avec eux, et aussi parce qu'il faut ce qu'il faut. Selon notre assureur, qui vit à côté en passant, il n'y a jamais eu d'incident dans cette maison depuis qu'elle a été construite il y a 20 ans. La loi des moyennes veut donc qu'il devrait y en avoir bientôt.... Notre gardien voulait un fusil, une "escopeta", parce que tous les gardiens du voisinage en ont une. J'ai trouvé l'argument imparable, alors je suis allé acheter une escopeta. Ça prend un permis de transport, et pour avoir ce permis, faut être résident du pays et dûment immatriculé. Comme le voisin est intéressé à ce que notre gardien soit armé pour ne pas rompre la chaîne de sécurité, j'ai acheté l'arme à son nom, avec son permis. Ensuite, il faut immatriculer le fusil au commissariat de police; me voilà parti avec Nello (C'est le voisin), l'escopeta sous le bras dans le poste de police. "-Bonjour, on vient pour enregistrer une arme" Le planton nous indique le bureau au fond de la cour à droite; on traverse une petite foule disparate et résignée, quelques uns attendent manifestement leur tour pour parler à un prisonnier à travers un trou percé dans la vitre du parloir. Nous croisons trois fois des officiers qui nous serrent la main en nous dirigeant vers le bureau approprié! Je commence à trouver ça assez cool de me promener dans un poste de police avec un fusil anti-émeutes sous le bras, sans que personne ne me pose de questions! Finalement nous y voici; mon nono de voisin conte toute l'histoire, sans oublier de dire qu'il me sert temporairement de prête-nom, vu que je viens d'acheter sa maison et que je ne suis pas résident.... L'officier apprécie la situation, m'offre d'acheter sa maison et nous demande de revenir un autre jour avec plein de photocopies de pleins de papiers et le reçu des droits que nous devons acquitter à la banque. Du vrai Pagnol! On retraverse la cour des miracles, et direction la banque (cette fois-ci, nous laisserons l'artillerie dans l'auto!) Trop de monde à la banque, on reviendra lundi. La pâtisserie à côté nous attire avec ses odeurs de pain frais sortant du four; nous achetons quelques gâteries pour nos foyers respectifs, et hop, de retour à la maison pour le déjeuner des lève-tard.
Le soir, Vidal notre gardien ne se tient plus de bonheur; il va devenir enfin l'égal de ses collègues des résidences environnantes en abandonnant le machette pour une escopeta toute neuve... Je lui remets le fusil avec une poignée de cartouches. Saisi d'un doute, je lui demande de le charger et de tirer une ou deux cartouches. J'ai bien fait, il ne sait pas s'en servir!!! Je lui montre sommairement, tire deux coups, et décide de ne pas lui donner de munitions en attendant qu'il apprenne à s'en servir. Nous convenons que je lui donnerai des cours de maniement d'armes de temps à autres, et me voilà devenu, aussi, sergent instructeur.
Je vous conterai la suite de l'histoire une autre fois, mais il est certain que notre gardien ne tuera personne dans les prochains mois!
C'est ainsi que j'ai obtenu la preuve qu'il existe au moins un nicaraguayen qui n'a pas appris à utiliser une kalachnikov dans le ventre de sa mère! Comme quoi nous avons intérêt à ne pas nous fier aux idées reçues....
Voici plus d'un mois que je suis parti de Montréal; il fait beau et sec depuis que je suis arrivé. Le soleil se lève invariablement à 6 heures, et tous les oiseaux se mettent à chanter en même temps. Il se couche toujours à 18 heures, et tous les oiseaux vont faire dodo. Myriam et Santiago nous ont quitté aujourd'hui pour le Costa-Rica et je les ai conduit ce matin à 7 heures à leur autobus. Je reste seul avec André en attendant la visite prochaine de Jean-Pierre. Nous sommes allés chiner des hamacs à Masaya et manger du poisson au bord de la lagune.
Je vous reviendrai bientôt avec d'autres petites histoires de la vie ici, je sens que je vous ai négligé quelque peu ces derniers jours!

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